Ecole de Savoir

Pourquoi on oublie si vite ce qu’on apprend en séminaire de formation

En 1885, le psychologue allemand Hermann Ebbinghaus publie les résultats d’une expérience menée sur lui-même. Il apprend des listes de syllabes dépourvues de sens, puis mesure ce qu’il en reste au fil des heures et des jours. Il décrit ainsi ce qu’on appellera la courbe de l’oubli : une grande part de ce que l’on vient d’apprendre s’efface très vite, puis la perte ralentit.

Plus de cent quarante ans plus tard, beaucoup de journées de formation en séminaire sont encore construites comme si ce résultat n’existait pas.

Pourquoi la journée classique organise l’oubli

Ebbinghaus a aussi montré l’autre face du phénomène : répéter à intervalles espacés ralentit l’oubli bien plus efficacement que de tout réviser en une seule fois. La psychologie cognitive a depuis largement confirmé ces deux résultats.

Or la journée de séminaire type fait exactement l’inverse. Elle concentre en sept heures un volume de contenu pensé pour être complet, puis renvoie chacun à son poste sans aucun rappel prévu. Le lundi suivant, interrogez les participants : leurs réponses tiennent souvent en une phrase, et c’est rarement celle que le formateur espérait. Le contenu était pourtant solide, les supports soignés. Le problème n’est pas là.

Il tient en partie à une illusion bien connue des enseignants. Quand un exposé est clair, on a le sentiment de l’avoir compris, et donc de le savoir. Le participant qui hoche la tête devant une démonstration limpide confond la facilité à suivre et la capacité à refaire seul. Ce sentiment de maîtrise disparaît dès qu’il faut appliquer la notion devant un cas réel, souvent plusieurs jours plus tard, quand il n’y a plus personne pour reformuler.

Moins de contenu, davantage de rappel

Les chercheurs ont documenté un autre phénomène, souvent appelé effet de test : aller rechercher une information dans sa mémoire la consolide davantage que la relire. Pour une journée de formation, la conséquence est directe. Mieux vaut couper une partie du contenu et consacrer ce temps à faire restituer ce qui vient d’être vu.

Cela peut prendre des formes très simples. À la fin de chaque séquence, chacun note de mémoire, sans regarder ses notes, les idées qu’il en garde. L’après-midi commence par quelques minutes où les sous-groupes reconstituent ensemble le fil de la matinée. Le formateur pose des questions plutôt que de résumer lui-même. Ces exercices paraissent scolaires. Ils figurent pourtant parmi les techniques d’apprentissage les mieux étayées par la recherche.

Ils ont un autre mérite : ils montrent au formateur, en temps réel, ce qui n’est pas passé. Une notion que personne ne parvient à restituer à 11 heures peut être reprise avant le déjeuner, plutôt que découverte dans les évaluations à froid.

Une précaution compte : ces rappels doivent rester sans enjeu. Pas de note, pas de classement, pas de correction publique des erreurs. Un adulte en formation professionnelle qui craint d’être pris en défaut devant ses collègues préférera se taire. Présentez l’exercice pour ce qu’il est, un moyen de mieux retenir, et non un contrôle.

La salle, elle aussi, fait partie de la pédagogie

Une journée passée assis au même endroit, dans la même disposition, face au même écran, finit par tout aplatir. Changer de configuration aide à marquer les séquences : la plénière en rangs face à l’intervenant, puis les ateliers en îlots, puis un temps debout, ailleurs, pour la mise en commun. Les participants s’y repèrent mieux. On se souvient de « ce qu’on a travaillé en atelier, près de la fenêtre » plus facilement que d’une diapositive parmi quatre-vingts.

C’est l’un des intérêts des salles de séminaire dites modulables, que l’on adapte au déroulé plutôt que l’inverse. Au Vésinet, le Pavillon des Ibis décrit ainsi des salons qui s’ajustent au nombre de participants, complétés par des espaces extérieurs pour les pauses. Ce type d’espace a son utilité pédagogique : une mise en commun faite debout, dehors, après une heure d’atelier, n’a pas la même énergie que la même restitution autour de la table.

Le travail commence le lendemain

Puisque l’oubli est le plus rapide dans les jours qui suivent, c’est là qu’il faut intervenir, et cela demande peu de moyens. Deux jours après la formation, un message de trois questions permet à chacun de rappeler les notions principales. Une quinzaine de jours plus tard, une demi-heure en visioconférence sert à partager ce que chacun a mis en pratique et ce qui a coincé. Au bout d’un mois, le manager fait le point avec chaque participant sur un cas concret.

Ces rappels coûtent quelques heures au total, bien moins que la journée elle-même. Ils en déterminent pourtant une large part de la valeur. Une journée de formation vendue sans ce suivi reste surtout un bon moment passé ensemble.

Le maillon faible est souvent le manager. S’il ignore ce qui a été vu en formation, il ne peut ni encourager la mise en pratique ni repérer les blocages. Une page envoyée au manager le jour même, résumant les notions abordées et les engagements pris par son collaborateur, change la nature de leurs échanges des semaines suivantes. Elle coûte dix minutes au formateur.

Si vous ne deviez changer qu’une chose à votre prochain séminaire de formation, supprimez la dernière demi-heure de contenu et remplacez-la par un exercice de rappel, sans support, en petits groupes. Les participants protesteront un peu. Le lundi suivant, ils en sauront davantage.

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